mercredi 24 juin 2009

Brouillard sur Karachi


C'est un exercice difficile pour un blogueur, le cul sur sa chaise devant le clavier de son ordinateur, de parler de l'attentat de Karachi de 2002.
C'est un exercice d'autant plus compliqué que Juan de Sarkofrance a déjà dit l'essentiel sur son blog.
Le peu qui est connu de cette ténébreuse affaire est entre les mains de professionnels de l'investigation, qui démêlent tant bien que mal les fils qui mènent à ces onze morts français.

Ce qui est intéressant est de confronter les conclusions des différents enquêteurs. Un exercice de "copié-collé" en quelque sorte qui a pour but d'offrir un résumé, une fiche de lecture non-exhaustive de ce qui ressemble à l'un des principaux scandales de la République.


Les faits (sur Libération).

Mai 2002 : Quelques jours après la réélection de Jacques Chirac, un kamikaze fait exploser à Karachi un bus rempli de salariés français de la Direction des constructions navales (DCN), qui travaillaient à la construction de sous-marins pour la marine pakistanaise. 14 morts.
Juillet 2003 : Deux islamistes pakistanais sont condamnés à mort pour «assassinats par explosifs et terrorisme». Mais le mystère plane toujours sur les commanditaires.
Mars 2008 : En enquêtant sur une affaire de corruption au sein de la DCN, un juge saisit une note, baptisée Nautilus, rédigée par un ex-agent de la DST, pour qui l’attentat de Karachi s’expliquerait par l’arrêt de commissions que devait verser la France à des militaires pakistanais, en marge du contrat sur les sous-marins.


Le mobile (Olivier Bonnet sur Plume de presse)

L’accord secret conclu pour la vente de trois sous-marins garantit aux dignitaires pakistanais de juteuses commissions, à l’industrie française de l’armement un joli contrat (de 825 millions d’euros) et au Premier ministre Édouard Balladur un pactole, sous forme de rétro-commissions, pour financer sa campagne électorale des présidentielles de 1995. Mais patatras ! C’est Chirac qui est élu. Alors il coupe les vannes : plus question que Balladur puisse disposer d’un tel trésor de guerre. Les intermédiaires véreux n’auront plus un sou.


Eléments troublants

(par Olivier Toscer de République Bananière)
Avant même la signature du contrat avec les pakistanais (concernant la vente de sous-marin), deux notes internes de la DCN datée du 24 juin et 3 août 1994 estimaient qu'il allait se traduire par des pertes évaluées entre 47 et 99 millions d'euros. Le contrat lésant les intérêts financiers français sera pourtant signé le 21 septembre 1994 par François Léotard, alors ministre de la défense. (document de la Cour des Comptes)

(par Laurent Léger et Nicolas Beau sur Bakchich)
Les policiers de la Division nationale des investigations financières (DNIF) ont déniché les filières des commissions distribuées par l’appareil d’État cherchant à exporter ses frégates et ses sous-marins : répartitions de commissions, contrats d’intermédiaires, sociétés immatriculées au Luxembourg. Deux coquilles, Heine et Eurolux Gestion, ont joué un rôle clé.

Lors de l'oraison funèbre prononcée lors des obsèques des Français, le 13 mai 2002 à Cherbourg, Jacques Chirac fait mention d'un chantage : "C’est un combat que nous avons engagé et que nous poursuivrons sans relâche, en France et à l’étranger. Ma détermination, comme celle du Gouvernement, est totale. Nous ne céderons ni à la menace, ni au chantage". Quel chantage ? Il ne l'a jamais expliqué. (d'après David Servenay pour Rue 89)

(…) Parmi eux, se trouve un lot de photographies de l’attentat, remis au consulat de France de Karachi ce 16 mai 2002 par un fonctionnaire américain, Randall Bennett, le chef du service de sécurité diplomatique américain au Pakistan, qui a aussi dirigé la cellule d’investigation chargée de retrouver le journaliste américain Daniel Pearl. Le 8 mai 2002, aux abords de l’hôtel Sheraton où un bus transportait le personnel de la DCN, son appareil photo était en état de marche. Pas de chance : les clichés ont été détruits sur injonction de la justice française. (Guillaume Dasquié pour Libération)

Un détail méconnu issu de l’enquête sur la mort de Daniel Pearl ramène lui aussi aux conclusions de la mystérieuse note Nautilus. Deux des e-mails de revendication envoyés par les ravisseurs du journaliste mentionnaient, parmi les conditions posées, l’exécution d’un contrat d’armement américain remontant à 1990 et qui prévoyait « la livraison d’avions de chasse F-16 au Pakistan » ou, à défaut, « le remboursement avec intérêts du paiement effectué par le Pakistan pour l’achat de ces avions » -une clause inhabituellement matérialiste venant de supposés « fous d’Allah »(…) D’où cette conclusion, partagée par plusieurs services de renseignement occidentaux : si les assassins de Daniel Pearl et les instigateurs de l’attentat de Karachi appartiennent à la même nébuleuse, rien n’interdit de penser que, dans les deux cas, leurs préoccupations se concentraient sur les contrats d’armement du Pakistan. (Hervé Gattegno pour Le Point)

Le texte du ministre de la Défense Hervé Morin sur l'extention du "secret défense", voté le 16 juin, durcit les règles en vigueur pour la protection du secret défense en l'étendant à des lieux et en durcissant les procédures de perquisitions. "Aujourd'hui vous ne pouvez pas protéger efficacement des documents qui méritent de l'être, des magistrats peuvent venir dans un lieu, ouvrir des placards, lire des documents classés secret défense, sans qu'il y ait le filtre de la Commission du secret de la défense nationale", a déclaré le ministre. (Nouvel Obs)

Charles Millon, ancien ministre de la défense, a reconnu, mercredi 24 juin, avoir bloqué "le versement des commissions pouvant donner lieu à des rétrocommissions". L'ancien ministre de Jacques Chirac apporte ainsi un peu plus de poids à la thèse selon laquelle l'attentat de Karachi du 8 mai 2002 serait lié à l'arrêt du versement de ces commissions par la France. (Le Monde)


Le Casting

Nicolas Bazire "l'exécuteur" :
Sarkozy et Bazire, alors les deux plus proches collaborateurs d’Edouard Balladur et aujourd’hui meilleurs amis du monde (Nicolas Bazire fut le témoin de mariage du président avec Carla Bruni) ont donné leur feu vert à la création par une société d’armement d’une structure planquée à l’étranger (société Heine) permettant la rémunération opaque d’intermédiaires et pouvant servir à la campagne électorale des balladuriens. (Bakchich)

Claude Thévenet "la balance" :
Il a confié à Mediapart qu’il était bien l’auteur du fameux rapport Nautilus, un document interne à la DCN qui analyse les raisons de l’attentat et l’oriente vers le non versement de commissions. Et en décrivant que la DGSE a sorti, en 2002, ses barbouzes du boulevard Mortier pour les envoyer briser les genoux d’étoilés pakistanais. Dans le petit monde du renseignement, le bon Thévenet ne fait guère l’unanimité. « Un brin mytho », pointent les plus cassants, « un bon homme d’affaires », les plus mesurés. Sa proximité avec l’ancien patron des renseignements généraux Yves Bertrand, le flic aux fameux carnets, ne plaide pas en sa faveur. (Bakchich)

Patrick Ouart "le démineur" :
Vieux compagnon de Nicolas Sarkozy, il faisait partie avec ce dernier de l’équipe chargée de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur. C'est lui l'homme fort de la Justice (il est conseiller spécial de Sarkozy sur ce sujet), c’est lui, et non le cabinet de la garde des Sceaux, qui rédige le discours sur la disparition des juges d’instruction en janvier 2009 qui provoque de nombreuses polémiques : cette réforme priverait les magistrats de leur indépendance. (d'après Politique.net)


Allumons les anti-brouillards

Voilà quelques éléments au sujet de ce que le président qualifie de fable, ainsi que les signes annonciateurs d'une neutralisation rapide du dossier par l'Elysée. Les efforts conjugués des blogueurs ne pourront qu'en laisser une trace modeste dans les disques durs de Google, mémoire numérique de nos turpitudes...

La carte Pearltrees de hypos sur les attentats de Karachi :

KARACHI


17 commentaires:

hypos a dit…

Bon, ben moi je vais te linker là, dès que j'ai pondu mon billet sur cette sale affaire enterrée trop vite par de zélés journaleux ;)

Monsieur Poireau a dit…

C'est effrayant…
:-)

Rimbus a dit…

Hypos je crois pas que les journalistes ont laissé tombé, mais ils ont dit ce qu'il y avait à dire... Sans le mec de l'Afp en conférence de presse on en aurait pas entendu parler.

Allez monsieur Poireau, il n'y a pas mort d'homme (ha si justement, merde... c'est effectivement effrayant)

Le coucou a dit…

Dis donc, tu es rapide! Ton résumé est très bon, bravo.
Merci pour le lien.

peuples a dit…

turpitudes sans doute, pour ma part je suis très certainement comme on aurait dit dans un autre temps optimiste à court terme mais pessimiste sur le long terme.

Avec de la chance (beaucoup) cette affaire va sortir au grand jour...mais sans doute pas.

Cécile a dit…

Plus rien ne m'étonne, par contre cela me choque. Mais des casseroles comme ça il doit y en avoir pas mal…
Le problème c'est qu'il y est et qu'il y reste sur son fauteuil le sarko et il va s'accrocher… Surtout qu'une grande cour de lèches-c… le protège…
Boutons -le où il voudra (m'en fous) !!!

gilles a dit…

Merci Rimbus.
Je ne comprends pas pourquoi Léotard est si dure à joindre...?

Monsieur Poireau a dit…

Il me semble que Léotard s'est volontairement retiré du monde, non ?
Une sorte d'écœurement qu'il avait expliqué dans un reportage plutôt intéressant dans lequel il évoquait aussi son frère bien meilleur que lui…
:-))

Romy a dit…

C'est dingue cette histoire !

dima a dit…

Tout repose sur les dires et l'intégrité de Monsieur Thévenet...

Rimbus a dit…

Non dima, retire Thevenet et garde Dasquié, Millon, Les policiers de la Division nationale des investigations financières... ça ne te suffit pas ? Relis le billet et suis les liens.

Janfi from Mars a dit…

Les "zélés journaleux " qui enquêtent dessus, n'ont pas lâché l'affaire, mais c'est sûr qu'ils vont subir des pressions terribles et qu'on risque d'assister à des coups bien tordus dont notre président, on le voit, est spécialiste. Et je pense qu'au final, ils seront brisés, ne serait-ce que financièrement, à coup de procès contre eux, et finalement contraints au silence comme Denis Robert par exemple qui a dénoncé lui aussi un scandale. Eh bien, malgré cela cher Hypos, dis-toi qu'il doit y avoir encore quelques journalistes sur le coup qui, à mon avis, feront tout de même plus que de pondre un billet sur un blog. Un jugement donc, à mon humble avis, un peu hâtif et heureusement pour nous tous. Ceci dit, le relais de la blogosphère constitue un soutien indispensable aux enquêteurs entêtés. Bonjour chez vous.

dima a dit…

Rimbus, je reste persuadé que tout part de la note nautilus...

Rimbus a dit…

@janfi : mon pote, le buzz on le fait, et il y a même des articles dessus dans Le Figaro. Pour une fable, c'est pas mal ;-)

@dima : oui peut-être, mais les éléments de ce rapport sont recoupés et vérifiés. Guillaume Dasquié enquête dessus depuis des mois. De deux choses l'une, soit l'affaire va être étouffée avec des méthodes qui vont provoquer un autre scandale (je rigole déjà), soit la justice va faire son travail et ça va être la tempête à tribord.
Je penche pour la première solution. L'autre Karachigate est déjà en route.

dima a dit…

Je penche encore pour "la tempete à tribord" parce que les juges ne sont tous simplement pas disposés à laisser disparaitre leurs rangs de magistrats : le juge de l'instruction... donc quitte à etre éjectés de la scéne cela sera fait avec un baroud d'honneur au moins ou peut etre que le pouvoir actuel ne réformera pas la justice à ce niveau.

Rimbus a dit…

puisses-tu dire vrai, Dima...
le procureur Marin a l'air bien pressé d'étouffer l'affaire et Patrick Ouart a la main sur la Justice française... en toute opacité.

Anonyme a dit…

L'intégralité de Nautilus est consultable sur le site Jeuneafrique.com.