samedi 27 juin 2009

Le mystère Marin du panier de crabes

Claude Thévenet, la balance qui a pondu le rapport Nautilus (mis en ligne sur Intox2007) révèlant le Karachigate, est une personne controversée. Voilà ce qu'en dit le "Pacha" de secret défense :

Il s'agit de Claude Thévenet, 59 ans, directeur de plusieurs sociétés d'"intelligence économique", comme il est poli de dire. Il s'agit en réalité d'officines plus ou moins barbouzardes, comme MJM Partners ou TPM International, hébergée aux Champs-Elysées. Thévenet est un ancien policier de la DST (contre-espionnage) qui a quitté le service en 1991, il y a dix-huit ans. Il a alors créé plusieurs sociétés, notamment avec un ancien de la DGSE Michel Mauchand. Ils obtiennent, par exemple, un contrat pour la sécurisation du site de Kourou en Guyane.

Dans ces activités professionnelles, Claude Thévenet a eu des sérieux ennuis avec la justice. Il a ainsi été condamné en 2008 à verser 30.000 euros de dommages et intérêts à un couple de Lyonnais qu'il avait espionné pour le compte d'une entreprise. Il est par ailleurs mis en examen pour "corruption active", "recel de violation du secret professionnel et du secret de l'instruction" dans la cadre d'un contrat passé avec la société DCNI, la branche internationale de DCN (Direction des constructions navales). Il était alors en affaire avec Gérard-Philippe Menayas, directeur financier de DCNI - qui a depuis lors quitté DCN en assez mauvais termes.

C'est ce même Gérard-Philippe Menayas qui lui aurait commandé le rapport baptisé Nautilus. Remis le 11 septembre (sic) 2002, ce document de trois pages a été transmis aux juges d'instruction de l'attentat de Karachi, en octobre dernier comme le racontait Le Point, fin 2008. Claude Thévenet est l'auteur de ce rapport qui pointe les commissions non versées.

Un article du Monde, du 2 février 2008, cite ces personnages dans une enquête plus détaillée qui va créer des remous. Le parquet de Paris dispose d’éléments qui suggèrent l’implication de la société DCN, aujourd’hui DCNS, premier constructeur français de porte-avions, sous-marins et autres frégates, dans des opérations de corruption pour acquérir des documents judiciaires et fiscaux.

Selon les enquêteurs, le grand groupe d’armement aurait eu recours aux services de sociétés d’intelligence économique, gérées par d’ex-membres des services secrets français, pour se procurer des pièces de procédures judiciaires liées à des affaires, comme Clearstream ou les frégates de Taïwan, et pour enquêter sur l’entourage de magistrats, tels que le juge Renaud Van Ruymbeke ou le juge Paul Perraudin en Suisse, mais aussi sur l’entourage de personnalités politiques...

But avoué, dans un courrier daté du 10 janvier 2002 : "Entrer en contact avec les avocats et experts désignés par la partie adverse, et d’en soutirer le maximum d’informations." D’après un échange de courriers saisis par les enquêteurs, la société Eurolux Gestion, basée au Luxembourg, est chargée par la DCNI, la branche commerciale de la DCN d’investiguer sur la procédure judiciaire et le contentieux financier lié à l’affaire des frégates de Taïwan, construites par la DCN. Un dossier dans lequel Taïwan réclame 1,2 milliard de dollars à la France. C’est Gérard-Philippe Menayas, alors directeur financier et administratif de DCNI, qui signe les courriers.

A cet effet, une deuxième mission est lancée, qui répond au nom de code, selon les policiers, de "Lustucru". Pour satisfaire la DCNI, Eurolux Gestion va avoir recours aux services d’une société d’intelligence économique, MJM Partners, une société fondée par Michel Mauchand, 67 ans, un ancien de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), et Claude Thevenet, 58 ans, qui œuvrait, lui, à la direction de la surveillance du territoire (DST).

Lors d’une perquisition chez Armaris, la structure d’exportation de DCNS, les policiers tombent sur des copies d’auditions du dossier Clearstream, dont celle de Renaud van Ruymbeke. Pour les enquêteurs, la DCNI a confié depuis 1994, successivement aux sociétés Heine, Eurolux et Armaris, des missions illégales de "lobbying". Un autre courrier de M. Menayas est saisi : "J’ai mis en place l’organisation financière et juridique appropriée en vue de la gestion des réseaux internationaux, aussi bien chez DCNI que par la suite chez Armaris." Un contrat de prestations de services, entre Eurolux et DCNI, signé le 20 juin 2000, en fait foi.

Randall Bennett, le chef du service de sécurité diplomatique américain au Pakistan, qui a aussi dirigé la cellule d’investigation chargée de retrouver le journaliste américain Daniel Pearl avait remis des photographies de l'attentat qui ont été détruites sur injonction de la Justice française (selon Libération). On notera que l'enlèvement de Pearl est cité dans le rapport Nautilus comme un avertissement possible :
Cet attentat suit plusieurs avertissements adressés localement au personnel diplomatique en charge de l'armement. Il s'agit notamment d'une bombe placée sous le véhicule de l'épouse d'un fonctionnaire, au mois de février 2002, sans que le détonateur ait été préalablement actionné.

L'enlèvement de Daniel Pearle, compte tenu de ses liens familiaux (sa femme est française et travaille pour RFI) et au regard des premiers textes de revendications (il est demandé aux occidentaux d'honorer leurs engagements sur des marchés d'armements, un texte cite le contrat des F l6 gelé par le département d'Etat) aurait pu également constituer un autre avertissement (recherche en cours).
Un troisième personnage, outre Thévenet et Menayas, semble essentiel dans ce circuit de commissions occultes qui agite le panier de crabe : Jean-Marie Boivin que Bakchich surnomme l'Alfred Sirven de l'armement. Boivin est au mieux avec le Premier ministre Jean-Claude Juncker, ainsi qu’avec l’ancien ministre luxembourgeois de l’Intérieur, Michel Wolter, qu’il invitera un jour à un mémorable safari en Afrique du sud. Aux frais de DCNI… Surtout, son amitié avec le Grand Duc du Luxembourg, avec qui il voyage en Suède, au Chili, au Brésil, lui sert de sauf conduit. Voire de passe-partout.

Jean Marie Boivin s’occupa brillamment de la face cachée des contrats à l’export. Il le fit via deux petites sociétés, Heine et Eurolux Gestion, créées au Luxembourg, véritable boite noire des contrats de frégates des années 90. Heine était utilisée avant la mise en place de la convention de l’OCDE, qui interdit de graisser la patte à des ministres ou fonctionnaires étrangers. Après l’entrée en vigueur de ce texte international, la structure Eurolux a été créée. « Après 2002, Eurolux a servi à contourner la mise en place de la convention OCDE de lutte contre la corruption », a expliqué l’un des mis en examen dans le dossier, comme l’a rapporté Le Monde. (d'après Bakchich)

Compliqué n'est-ce pas ? Cette information permet de relier tout ce petit monde jusqu'au sommet de l'état :
«Un document chronologique (1994-2004) d'une page, non daté ni signé, retrace, notamment, de manière succincte et imprécise, les circonstances de la création de la société Heine fin 1994», écrit le procureur Jean-Claude Marin. Ce document, «mentionnant l'aval du directeur de cabinet du Premier ministre (Nicolas Bazire) et celui du ministre du Budget ( Nicolas Sarkozy), laisse supposer des relations ambiguës avec les autorités politiques en faisant référence au financement de la campagne électorale d'Édouard Balladur pour l'élection présidentielle de 1995», ajoute-t-il.

Mais dans son rapport, le procureur propose d'exclure du champ de l'information judiciaire à ouvrir cet aspect du dossier. À l'appui de cette position, Jean-Claude Marin fait valoir «l'ancienneté des faits».

On ne manquera pas de remercier le procureur Marin.


14 commentaires:

Monsieur Poireau a dit…

Panier de crabes oui mais surtout, c'est à cause de leurs magouilles que des personnes sont mortes dans un attentat…
J'espère que la Justice ira creuser vraiment.
:-))

[Tiens, ça me rappelle une histoire de corruption locale jugée à Toulouse ou seul le corrupteur est allé en taule (un pdg de grande surface) tandis que les corrompus ont été écartés du dossier…].

b.mode a dit…

Un procureur Marin dans un panier de crabes, ça bas de soie comme dirait l'autre ! Homard m'a tuer dira bientôt Ballamou !

Dominique a dit…

Tout cela me rappelle l'affaire de l'assassinat de Broglie qui fut le Karachigate de Giscard en son temps. On retrouve les mêmes éléments, barbouzes, sociétés écrans et comptes off-shore, rétro-commissions ou détournement de fonds, intox et contre-intox, fonds non remboursé au commanditaire, fausse piste arabo-musulmane, des fonctionnaires inculpés ou mis au placard selon les certitudes de l'Hortefeux du moment. Plus de trente ans après, on se doute un peu que le trésorier de la campagne de l'Ex (qui s'était préparée dès 69) avait quelques raisons d'être abattu, mais il y a eu tant de contre-feux et de pré-Hortefeux que l'on n'y voit pas très clair. D'autant que les récits d'anciens flics comme Simoné ou Yung ne sont pas forcément à prendre entièrement à la lettre étant donné leurs autres casseroles. La Cour européenne de justice est passée par là, mais elle n'a pas fait une enquête complète sur ce qui avait motivé des accusations lourdes de conséquences du ministre de l'Intérieur de l'époque. L'histoire bégaye, dirait-on. Le calque est presque parfait.

dima a dit…

Si on commence à décharger le baudet "Al Qaida" de l'enlévement et de l'assassinat de Daniel Pearl, BHL ne va pas etre content...

Rimbus, il y a du Bob Woodward dans ta façon de procéder, journalistiquement parlant ;)

BA a dit…

Quel a été le budget de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995 ?

Le compte de campagne de M. Edouard Balladur est arrêté comme suit (en francs) :

- Dépenses : Mandataire : 83 846 491 ; Partis politiques : 5 929 628 ; Avantages en nature : 0 ;
Total : 89 776 119 francs.

- Recettes : Mandataire : 85 676 060 ; Partis politiques : 5 929 628 ; Avantages en nature : 0 ;
Total : 91 605 688 francs.

http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/les-decisions/depuis-1958/decisions-par-date/1995/compte-balladur-1995/decision-compte-balladur-1995-du-11-octobre-1995.10707.html

Rappel : Edouard Balladur ne pouvait pas compter sur l’aide financière de son propre parti politique, le RPR. En effet, pendant la campagne présidentielle de 1995, le RPR finançait le candidat Jacques Chirac.

Question : en 1995, où le clan Balladur-Sarkozy a-t-il trouvé ces 90 millions de francs ?

BA a dit…

Dimanche 28 juin, Edouard Balladur est interrogé sur le financement de sa campagne électorale de 1995 et sur l’attentat de Karachi. Cette affaire est abordée à la minute 41 jusqu’à la minute 49 :

http://www.rtl.fr/fiche/5468221/edouard-balladur-etait-l-invite-du-grand-jury-rtl.html


Jean-Michel Aphatie : « On évoque le financement de votre campagne électorale de 1995. Etes-vous certain aujourd’hui, Edouard Balladur, êtes-vous certain, le savez-vous, vous êtes vous renseigné, que votre campagne électorale s’est déroulée sur le plan financier de manière régulière ?

Edouard Balladur répond : « Les comptes de ma campagne ont été établis, déposés, contrôlés, validés par l’organe compétent à cet effet. C’est tout ce que je peux vous dire. »

Fin de citation.

Rappel : l’organe compétent était le conseil constitutionnel, dont le président était à l’époque Roland Dumas, un modèle d’honnêteté.

Edouard Balladur conclut : « Si le juge le décide, je me rendrai devant le juge. Je ne lui en dirai pas beaucoup plus que ce que je viens de vous dire. J’en dirai même pas plus. »

Kamizole a dit…

Merci pour les liens avec les articles du Monde et Backchich... Bien révélateurs ! Je commence à me demander si l'enquête sur le Karachigate ne pourrait pas mener tout droit à l'affaire Clearstream... Pas celle de Denis Robert mais celle du faux listing de Gergorin & Cie dont on suppose qu'elle a été manigancée par l'Elysée (Villepin pour le compte de Chirac).

Manoeuvre maladroite, évidemment, mais ne supposaient-ils pas que la justice n'y verrait que du feu et s'orienterait vers les comptes de campagne de Balladur et Sarkozy ? Petite vengance entre ex-amis, Chirac étant bien placé pour connaître l'existence des commissions et rétro-commissions...

Ne s'agissait-il pas en même temps de "tuer" politiquement Nicolas Sarkozy en lui faisant porter le chapeau de l'attentat de Karachi ?

BA a dit…

Le 24 juin 1994, puis le 3 août 1994, deux notes de travail informent la Direction des Constructions Navales et le gouvernement que si le contrat est signé, le contrat coûtera très cher à la France : entre 47,26 millions d’euros et 99,09 millions d’euros.

C’est à la page 4 :

http://www.ccomptes.fr/fr/CDBF/documents/ARR/Arret05493.pdf

Pourtant, le gouvernement Balladur décide de passer outre cet avertissement !

Le gouvernement Balladur signe le contrat le 21 septembre 1994 ALORS QU’IL SAIT QUE LA FRANCE VA PERDRE DES DIZAINES DE MILLIONS D’EUROS SUR CE CONTRAT !

Pourquoi le gouvernement Balladur a-t-il signé un tel contrat ruineux pour les finances de l’Etat ?

Réponse : parce que Edouard Balladur avait besoin de beaucoup d’argent pour financer sa campagne présidentielle.

Edouard Balladur a donc choisi de faire perdre des dizaines de millions d’euros à la France en toute connaissance de cause, parce que ce contrat lui permettrait de financer sa campagne présidentielle grâce à des rétro-commissions.

Conclusion de ce Watergate français : ce contrat a finalement coûté à la France 76 millions d’euros (lire page 4) et ce contrat a causé la mort de 14 innocents (11 morts français, 3 morts pakistanais).

BA a dit…

Comment empêcher l’Assemblée Nationale d’enquêter sur l’attentat de Karachi ?

Comment étouffer le Watergate français ?

Réponse : il suffit de confier la mission d’information à la commission de la Défense. Le patron des députés PS Jean-Marc Ayrault est d’ailleurs scandalisé de cette décision.

Cette commission de la Défense est constituée de 60 députés en tout. Sur ces 60 députés :

- 36 députés sont membres de l’UMP.

- 3 députés sont membres du Nouveau Centre (le parti du ministre de la Défense Hervé Morin, qui travaillait déjà au ministère de la Défense de 1993 à 1995, quand le contrat de vente des sous-marins a été signé).

- il y a seulement 20 députés de gauche dans cette commission, et 1 député non-inscrit !

Je vous laisse imaginer l’impartialité de la commission de la Défense !

Je parie que la commission de la Défense va conclure que tout s’est passé dans les règles !

Lisez cet article :

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/politique/20090630.OBS2518/une_mission_dinformation_sur_lattentat_de_karachi.html

BA a dit…

Affaire Karachi : Edouard Balladur est directement impliqué.

Abdulrahman El-Assir a été l'un des principaux intermédiaires payés par la France dans le cadre de plusieurs grands contrats d'armement internationaux, dont celui de la vente de sous-marins au Pakistan. Il est suspecté de longue date par les services secrets français de s'être livré à des activités illégales (blanchiment, trafic de drogue et d'armes...), mais aussi d'entretenir des « relations financières » avec l'ancien premier ministre Edouard Balladur, selon des informations recueillies par Mediapart.

Ces éléments sont confortés par des notes de la Direction générale des services extérieurs (DGSE), un rapport secret d'un ancien agent de la DST, Claude Thévenet, et par le témoignage de l'ancien directeur financier de la Direction des constructions navales (DCN). Ce dernier, Gérard-Philippe Menayas, a confirmé devant la justice la proximité du réseau El-Assir avec l'ancien chef du gouvernement français, et a évoqué le rôle qu'aurait joué Renaud Donnedieu de Vabres.

http://www.mediapart.fr/journal/france/020709/xxxx-ne-pas-prendre

Rimbus a dit…

Merci BA de cette veille informative ! En ce moment je n'ai pas trop de temps pour bloguer, c'est vraiment super de tenir le fil de l'info :-)

BA a dit…

Sur leur blog, les familles des victimes de l’attentat de Karachi ont mis en ligne un article de Mediapart. Voici cet article de Mediapart, publié le jeudi 2 juillet 2009 :

Affaire Karachi : Edouard Balladur est directement impliqué.

Par Fabrice Alfi et Fabrice Lhomme.

http://www.verite-attentat-karachi.org/?p=162

BA a dit…

Attentat de Karachi : les juges demandent la levée du secret défense à Hervé Morin.

Les juges antiterroristes chargés de l'enquête sur la mort de salariés de la DCN à Karachi en 2002 ont demandé au ministre de la Défense Hervé Morin de lever le secret-défense sur des documents relatifs à cet attentat, a-t-on appris samedi de source proche du dossier, confirmant une information du Point.

http://www.boursorama.com/international/detail_actu_intern.phtml?num=e68f3c8e7e65bc076925ecf0ce26129e

Rappel : Hervé Morin faisait partie du clan Balladur-Sarkozy de 1993 à 1995. Hervé Morin était le conseiller du ministre de la Défense François Léotard.

Sarkozy a nommé Hervé Morin ministre de la Défense en 2007. Sarkozy a reconduit Hervé Morin comme ministre de la Défense en juin 2009 : le clan Balladur tient le couvercle de la cocotte-minute parfaitement verrouillé.

BA a dit…

En exclusivité pour Mediapart, l’un des hommes-clés de «l’affaire de Karachi» s’exprime pour la première fois. Ancien agent de la DST, Claude Thévenet est l’auteur des fameux rapports «Nautilus» révélant que l’attentat de mai 2002 contre des employés de la Direction des constructions navales (DCN) à Karachi, qui coûta la vie à onze Français, pourrait avoir eu pour cause le blocage de commissions, sur fond de guerre Chirac/Balladur.

L’interview dévastateur pour le clan Balladur-Sarkozy est lisible sur le site des familles des victimes de l’attentat de Karachi :

http://www.verite-attentat-karachi.org/?p=169