mardi 21 septembre 2010

Point de vue sur l'Afghanistan par Gilles Dorronsoro



Gilles Dorronsoro est un chercheur en science politique, spécialiste de l'Afghanistan et de la Turquie contemporains.
Après avoir obtenu en 1996 un doctorat en sociologie politique à l'École des hautes études en sciences sociales pour ses recherches sur l'Afghanistan, il a été professeur de science politique à l'Institut d'études politiques de Rennes puis à l'Université Paris I. Il a également été coordinateur scientifique à l'Institut français d'études anatoliennes. Il est actuellement chercheur invité à la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale. Il s'exprimait la semaine dernière dans l'International Herald Tribune.

Sa vision de la situation confirme la déroute de la coalition internationale, et les défauts de la stratégie du commandement américain.

Concentrés au cœur du territoire pachtoune, dans la région de Kandahar et du Helmand, les forces occidentales n'arrivent pas à contenir l'insurrection. Bien pire, dans les zones de combats intenses, la population soutient majoritairement les insurgés.

Enfin, après avoir concentré l'essentiel de ses forces dans le sud, la coalition n'est pas en mesure de contenir les talibans dans d'autres parties du pays : elle est dans un bourbier dans le sud et les groupes insurgés gagnent au nord, tout en consolidant leur emprise à l'est, encerclant petit à petit Kaboul.

Les insurgés ont constitué un véritable état fantôme, devant le vide laissé par le pouvoir corrompu de Kaboul, et  ils assurent des services limités mais efficaces. Selon Derronsoro, les ONG ont pris l'habitude de négocier directement avec les chefs de guerre.

Son jugement est sans appel : " Les États-Unis doivent commencer à voir la réalité en face et négocier maintenant avec les talibans avant qu'il ne soit trop tard."

En outre, le président afghan se passe de plus en plus du parlement et agit à travers une jirga (rassemblement de chefs tribaux) pour établir de nouvelles politiques, déclare Derronsoro, cité par Françoise Chipaux, ancienne correspondante du journal Le Monde pour le sous-continent Indien.

Dans ce contexte, l'élection législative du week-end dernier ressemble à une pantalonnade, qui ne sert que de signal aux nations occidentale, sans concerner une grande partie de la population, déçue des "années Karzai" et de la dégradation de ses conditions de vie. La population qui soutient l'insurrection risque d'avoir été sensible à ses consignes de boycott.
L’éventuel bénéfice politique de la consultation n’est pas non plus évident dans la mesure où un tel environnement  va conforter, comme lors du premier scrutin, les ex seigneurs de guerre et tous ceux qui détiennent un quelconque pouvoir, les nombreuses irrégularités déjà enregistrées (plus de 3000) entachent déjà la légitimité des résultats. Après une présidentielle plus que douteuse, que faut-il attendre d'une telle consultation ?

S'il est très facile de pénétrer dans un bourbier, toute la difficulté est de s'en extraire.
Il y a fort à parier que tout cela se soldera par un lourd tribut versé aux ennemis d'hier, et la reconnaissance de leur pouvoir. Ce qu'on appelle une sévère défaite.

4 commentaires:

Le coucou a dit…

Juste pour mettre un poil de contradiction dans ce billet sans doute lucide, je te signale que Constance, du blog "Le Brise-glace", saluait il y a peu le courage des 406 femmes afghanes qui se sont présentées aux élections. Je suis consterné par l'éventuelle victoire des Talibans.

Rimbus a dit…

Ne te laisse pas abuser par les mots, Taliban n'est pas insurgé, et insurgé ne veut pas dire Taliban. Que tous soient des musulmans c'est acquis, mais pas tous identiques, loin de là. Leurs alliance de circonstance ne veut pas dire qu'ils ne sont pas rivaux. Un peu comme les gaulois face à césar. Sauf que là, césar est en train de perdre. Etais-tu consterné quand les moudjahiddines ont vaincu les russes ? non ? ce sont pourtant les mêmes.

Salvadorali a dit…

Allez, on s'en fout un peu que l'Occident ait perdu ou pas la partie en Afghanistan...

C'est la planète tout entière qui est en train de perdre la bataille d'une vie paisible et harmonieuse, écologiquement parlant. après tout, quelle différence entre des moules sur un rocher et des pachtounes dans leurs vallées ?

Cela dit, bravo aux experts et félicitations aux analystes qui ont enfin commencé à comprendre que :

1/ les occidentaux sont invités à se cantonner chez eux pour changer, parce qu'on ne fait pas le bonheur des peuples malgré eux sans oublier que l'Afghanistan est tout sauf envahissable...

2/ à force de mépriser l'Islam, l'Occident a créé l'islamisme.

3/ Les femmes afghanes finiront par démontrer qu'on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s'asseoir dessus ; il suffit seulement de fiche un peu la paix à leur pays, dans la mesure où le mouvement Taliban n'est que la réponse du berger aux soit disant défenseurs de la bergère.

simpliste, le raisonnement, sans doute. mais la complexité des enjeux géostratégiques se traduit aujourd'hui par un vulgaire coup de pied au cul. dommage pour les troufions français qui débordent parait-il de bonnes intentions...

Salvadorali a dit…

Je constate que mon laïus sur la charge intellectuelle pernicieuse de l'européocentrisme ne suscite aucun rebondissement du débat...

Quant à la modélisation à la gallo-romaine de l'Afghanistan sous "tutelle" occidentale, ça ferait au moins un bon scénario d'ethno-socio-politique fiction, admettons.