samedi 27 novembre 2010

Les 2 affaires Karachi

 Si l'affaire des rétrocommissions liées à la vente au Pakistan des sous-marins "Agosta" semble une piste plausible pour expliquer un financement occulte de la campagne présidentielle de Balladur en 1995 (ce serait donc la première affaire, française, le "Karachigate"), le lien est plus difficile à établir pour prouver que l'arrêt du versement des commissions liées à ces contrats par le nouveau président Chirac, en 1995, est directement responsable de l'attentat de Karachi de 2002.

 Léotard, Juppé, Balladur

Pourquoi ne pas envisager que l'attentat de Karachi pourrait être lié à d'autres affaires qu'Agosta, le but étant de frapper la France, et les salariés français de la DCN à Karachi étant la cible la plus facile à atteindre ? Ce serait donc une deuxième affaire Karachi, plus Pakistanaise.

Frédéric Bauer

Cette hypothèse pourrait être validée par la déclaration de Frédéric Bauer, l'homme chargé de stopper les commissions du réseau K, cité par Rue89 : « S'il y avait un lien entre les commissions et l'attentat, ce sont celles de Sawari. » Une piste qu'on retrouve à la page 106 du rapport parlementaire de Bernard Cazeneuve, selon le journal de Pierre Haski, et qui est aussi évoquée par Paris Match, de manière plus précise, en citant Cheikh Ali Bin Mussallam (propriétaire du palace parisien Le Prince de Galles à l'époque) comme victime numéro 1 de ce grand ménage.

Frégate Sawari 2

 D’une part en raison des sommes en jeu, bien plus importantes dans Sawari 2 que dans Agosta. Ensuite parce que le Saoudien n’avait alors reçu qu’une partie de ses « frais commerciaux ». Tandis que Mercor Finance, la ­société panaméenne des intermédiaires du contrat pakistanais, avait déjà encaissé 85 % des commissions prévues. Autre élément à charge, Cheikh Ali est aussi cité par une note de l’administration américaine du Trésor qui le désigne comme l’un des pourvoyeurs de fonds d’Ous­sama Ben Laden quand celui-ci combattait contre les Russes en Afghanistan (on en déduit qu'il avait donc des contacts étroits avec des groupes susceptibles d'organiser un attentat à Karachi).


Mirage 2000

Mais il y a d'autres affaires de vente d'arme au Pakistan, comme ce programme de vente de Mirage 2000 Dassault (initié par Chirac pour 15 milliards de francs, trois fois plus qu'Agosta) qui a aussi été l'objet de négociations en 1996 et de pots de vins (voir les détails rocambolesques du Point 08/96) et qui aurait été annulé suite à des pressions de l'Inde. L'armée Indienne étant équipée de ces même Mirage 2000 a eut un avantage tactique dans la guerre pakistano-indienne de 1999, lui permettant une victoire décisive. Une raison qui semble tout à fait justifiée pour que l'ISI décide de punir les Français, non ?
C'est à l'issue de cette défaite militaire que Pervez Musharraf prendra le pouvoir, et décidera de punir les bénéficiaires Pakistanais des commissions françaises.

Selon Guillaume Dasquié (Libé 04/2010) Le général Musharraf entendait neutraliser, début 2000, les réseaux militaires et financiers en cheville avec ses adversaires politiques - en particulier le couple Benazir Bhutto-Ali Zardari (une purge sévère s'en est suivie, et l’amiral Mansur ul-Haq, qui depuis son limogeage du ministère de la Défense goûtait une vie paisible à Austin, au Texas, a été interpellé le 17 avril 2001 à la demande d’Islamabad puis extradé. Revenu dans son pays, il a reconnu avoir perçu 7,5 millions de dollars dans le cadre du contrat Agosta et du contrat des missiles SM-39, et les a remboursés).

Là aussi, pourquoi ne pas punir aussi les Français par la même occasion ?

 Pervez Musharraf

Enfin, je voudrais attirer l'attention sur l'article de la semaine dernière publié par France Inter. Il est terrifiant, et trop détaillé pour en faire un résumé (il faut absolument le lire en entier). Il recoupe des allégations du livre des 2 Fabrice, Arfi et Lhomme, "Le Contrat". Il s'attache à montrer la situation à Karachi dans les semaines précédent l'attentat. Le rôle de l'ISI est clairement évoqué : filatures, surveillance du chantier naval, et ce dès le 21 avril, c'est à dire juste après le 1er tour de l'élection présidentielle, quand la réélection de Chirac est devenue évidente.

Dès le mois de janvier, des indices pouvaient laisser prévoir des actions contre la DCN : Le 26 janvier 2002, un employé pakistanais de la DCN à Karachi, Mustafa Haroon explique avoir été agressé par huit personnes qui lui dérobent sa mallette contenant la liste des salariés de la DCN au Pakistan, leur badge et leur adresse. Deux jours plus tard, le 28 janvier 2002, une bombe magnétique, prévue pour ne pas exploser, est découverte sous le véhicule d’un diplomate français à Islamabad.

Comme un avertissement, sans frais, alors que dans le même temps aucune mesure particulière n'est prise pour la sécurité des hommes de la DCN.
(Ces signes avant-coureurs d'un futur attentat ont aussi été notés par le rapport de la mission parlementaire de B. Cazeneuve).

Jacques Chirac rend hommage aux victimes de l'attentat de Karachi, à Cherbourg

Un avertissement, qui semblerait justifier l'expression de Chirac lors de la cérémonie officielle pour les victimes de l’attentat de Karachi, à Cherbourg le 13 mai, et qui parle de "chantage". (Quel chantage ? qui peut l'expliquer si ce n'est Chirac lui-même qui a l'air d'en savoir plus que d'autres ?).

Beaucoup de zones d'ombres persistent dans ce dossier, et les pistes exposées ci-dessus ne sont que des éléments de réflexion basés sur les différentes lectures qu'offre la presse, avec des contradictions et des questions sans réponses.

11 personnes sont mortes à Karachi, et le désarroi des familles des victimes ne peut être apaisé tant que la vérité ne sera pas faite.
Mais peut-on attendre la vérité de la part d'une nation, la France, dont une des spécialités est de vendre des armes et de la mort ?

1 commentaires:

Justice contre la Corruption a dit…

En effet, il n'y pas que le contrat "Agosta" pour la vente de trois sous-marins au Pakistan derrière cette affaire d'Etat qu'est le Karachigate. Il y a en fait l'ensemble des contrats de vente d'armements et les pratiques, licites ou illicites, officielles ou parallèles,qui y sont liées. Peut-on désolidariser le Karachigate des affaires connexes dites "Clearstream" et "Frégates Lafayette"? Or, établir toute la lumière dans ce domaine relève bien de la compétence du Parlement et de son contrôle sur l'action du gouvernement. Il s'agit de fonds publics et de leur juste utilisation. Et les contribuables, les électeurs et les citoyens ont le droit de savoir comment l'Administration de la République utilise leur précieux argent si durement gagné et si promptement accaparé par le Trésor public. Les agents publics ont devoir de rendre compte de leurs actions à la société. A la société tout entière, non pas seulement aux familles des victimes. A ce sujet lire la lettre ouverte au Parlement français sur notre blog. Sincères félicitations.