mercredi 15 juin 2011

Daniel Vaillant est stupéfiant !



C'est assez rare, mais mon billet du 9 octobre 2009 n'a pas pris une ride.
L'idée de Daniel Vaillant est mûrement réfléchie. Pour ne pas re-publier tel quel ce billet, j'y rajoute un un addendum.

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La prohibition de l'alcool aux Etats-Unis (1920-1933) fournit une opportunité alléchante pour le crime organisé de mettre sur pied des filières d'importations, des fabriques ou encore un réseau de distribution illégal de boissons alcoolisées aux États-Unis, notamment au travers des speakeasies. À Chicago, les Genna, famille d'origine sicilienne et Al Capone furent à la tête de ces trafics d'alcool, renforçant grandement leur empire criminel grâce aux profits des ventes illégales d'alcool.

F.D. Roosevelt, conscient de l'effet contre-productif de cette loi, abrogea le Volstead Act qui définissait la prohibition, ce qui permit à l’État de lever de nouvelles taxes.

Il apparaît donc que l'enfer est pavé de bonnes intentions.

La question de la prohibition du cannabis revient sur le tapis en France : Daniel Vaillant, élu PS à Paris et ancien ministre de l'Intérieur, suggère de "tenter le pari de la réglementation" du cannabis pour faire baisser sa consommation, aujourd'hui en pleine "explosion".
"On peut imaginer un contrôle des approvisionnements extérieurs et une production en France. Tout se ferait dans la transparence, dans la règle comme pour le tabac et l'alcool. Pas de produits frelatés, pas d'économies souterraines et une vente à des endroits précis et contrôlés, interdite aux mineurs de 16 ans"

Rappelons que la France, non contente d'être l'un des pays les plus répressifs de l'Union européenne en matière de stupéfiants, est également l'un de ceux où l'on fume le plus de cannabis. Ces chiffres font de la France le canard boiteux de la politique européenne, loin derrière les si libéraux Pays-Bas, où les jeunes en particulier fument beaucoup moins de cannabis que les jeunes Français. Les Pays-Bas, régulièrement montrés du doigt parce qu'ils mènent depuis plus de trente ans une politique très libérale en matière de stupéfiants, les niveaux d'expérimentation du cannabis et de la cocaïne sont inférieurs aux autres pays.
(Rue 89)
Des chercheurs ont comparé des groupes de consommateurs réguliers de cannabis dans des villes comparables, aux politiques sur le cannabis opposées –Amsterdam, Pays-Bas (dépénalisé), et San Francisco, USA (pénalisé). Outre une plus forte consommation à San Francisco, les chercheurs ont trouvé de fortes similitudes entre les utilisateurs des deux villes. Il n’y eu « aucune preuve qui soutienne que la pénalisation puisse diminuer la consommation ou que la dépénalisation puisse l’augmenter».
(référence)

La proposition de Daniel Vaillant, vue sous cet angle, n'est pas stupide. Elle pourrait même affaiblir les circuits criminels.

Bien entendu, l'UMP s'est élevé contre cette décision, dénonçant "le laxisme prôné par le Parti socialiste toujours aussi naïf en la matière".

Quand on voit les résultats de la politique de prohibition française, on se demande qui est le plus naïf : celui qui persiste dans une voie qui est un échec, ou celui qui propose d'essayer autre chose, en se basant sur des chiffres incontestables ?

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Addendum: petite réflexion personnelle sur cette question de drogue.

les substances modifiant la conscience existent dans toutes les communautés humaines, de l'alcool à la coca en passant par l'amanite tue-mouche (le mycologue Wasson est une source… stupéfiante) ou le cannabis. Pourquoi ?

L'origine de l'usage de ces substances semblait en général "ritualisé" (par exemple les mystères d'Eleusis), et intégré au bon fonctionnement de la société (encadré par un shaman, un guérisseur…). Le Saint Graal rempli du sang du Christ en est le témoignage symbolique, et le vin est une des bases des liturgies judéo-chrétiennes. Quant au "Saint Esprit" qu'on avale sous forme de pain pour accéder à la révélation, il autorise toute les spéculations sur son origine.
Pourquoi cet usage si commun à toutes les sociétés humaines, partout dans le monde, avec ses plantes spécifiques, pour soigner le corps ou l'esprit, a-t-il été dévoyé pour devenir un fléau mondial ?

L'histoire nous montre que les propriétés addictives de l'opium ont été utilisées par le colonialisme comme une arme (l'opium des Indes a déferlé sur la Chine et l'indochine pour le plus grand profit des colons, notre ami Tintin le raconte très bien). Les Anglais provoquèrent 2 guerres de l'opium.

Là où la préparation était utilisée à bon escient par un "initié", prêtre, sorcier, ou bien apothicaire, l'usage politique en a révélé les caractères addictifs et la promesse d'un fructueux commerce. L'usage de masse avait ses avantages, la boîte de Pandore a été ouverte, et l'addiction a envahi le monde. L'accoutumance à l'opium se développant en Europe, avec ses raffinements comme la morphine, on a dû inventer l'héroïne pour la vendre aux dépendants (un avant goût de la méthadone). Débordés par un phénomène dont elles connaissaient les dangers, les nations proclamèrent la prohibition.

On va même, aujourd'hui, jusqu'à vendre du sulphate de morphine (Moscontin) pour se désintoxiquer de l'héroïne. Ouroboros, le serpent qui se mord la queue est de retour.

L'histoire de la gestion des drogues est édifiante. Et les deux derniers siècles montrent une incompétence rare dans ce domaine.
Est-il stupide de dire que les effets collatéraux de la prohibition sont plus néfastes que l'usage lui-même ? Combien de décès dus aux produits frelatés ou concentrés artificiellement, combien de crimes de sang liés au trafic, que dire de l'énorme flux financier qui échappe à l'impôt et renforce la pègre ?

Pourtant, la science moderne a bien besoin de la connaissance de ces sorciers qui maîtrisaient le secret des plantes (le curare des indiens d'Amazonie n'est-il pas utilisé par la pharmacie moderne ?), pour créer ses médicaments…
Mais la boîte de Pandore ne peut pas se refermer et il ne faut pas compter que la société puisse revenir à cet encadrement cérémoniel des origines.

Où en sommes nous aujourd'hui ? la France est le premier consommateur de psychotropes "légaux", petites pilules vendues en masse aux travailleurs pressés comme des citrons, enfermés qu'il sont dans cette autre addiction dont on ne parle jamais : la consommation.
La drogue est déjà légalisée sous le contrôle du médecin. (on a vu apparaître le MDMA, dans les années 80, sous blister pharmaceutique, importé des USA).

Les laboratoires pharmaceutiques pourraient donc reprendre le flambeau de la pègre, et nous concocter des pilules du bonheur qui nous fassent rire… Ce serait plus amusant que le Médiator, et ça serait remboursé par la sécurité sociale (si déficit il doit y avoir, qu'on rigole, au moins). Il y a même un chimiste de renom qui est spécialisé dans les psychotropes récréatifs, plus ou moins speeds, plus ou moins hallucinogènes. Il assemble des petites molécules, et crée de nouvelles substances… C'est comme ça qu'il a inventé le MDMA, connu sous le nom d'ecstasy.  Il s'appelle Sasha Shulgin.

Dit comme cela, ça semble surréaliste… c'est pourtant ce qui est en train de se passer. L'humanité se passe difficilement de drogue.

3 commentaires:

Denis a dit…

Tiens, c'est marrant. Je n'avais pas lu ton billet. J'ai fait la même chose sur VM. ;+)

Anonyme a dit…

Quant au "Saint Esprit" qu'on avale sous forme de pain pour accéder à la révélation.
Ce n'est pas le saint esprit mais le corps du Christ sous forme de pain que l'on avale, pour s'unir à lui, se délivrer du mal et vivre éternellement après la mort. Petite rectification d'ordre théologique, on peut s'en foutre, sinon je suis d'accord sur le fond de l'article. Légalisons !

Anonyme a dit…

Dommage que Montebourg soit résolument contre la légalisation ainsi que pour ca depénalisation. mauvais cheval ?