samedi 23 mars 2013

La sorcière de Marseille



Pour avoir suivi de près le procès de Sylvie Andrieux, en écoutant attentivement la plaidoirie de la défense, et lu globalement le traitement médiatique de l'affaire ainsi que les commentaires divers exprimés sur Internet, il m'apparaît plusieurs choses à l'esprit.
Ces trois semaines aux multiples rebondissements méritent qu'on y revienne.

Tout d'abord, il est à mes yeux très clair que des éléments du réquisitoire de la partie civile (la région Paca, représentée par Me Gauer) ont "fuités" dans la presse dès le début 2013 (j'avais développé ce thème ici même), dans la Provence me semble-t-il, une manière de préparer l'opinion et de donner un premier référent aux journalistes. Dans La Provence paraît un article sur cette affaire avec en encadré sous la mention "La Phrase" : "Des déclarations permettent de caractériser comment Sylvie Andrieux avait détourné, au profit de sa carrière politique, des fonds publics destinés à aider des associations de quartiers déshérité" - Le Juge d'Instruction.

Puis la lecture d'un article de Xavier Monnier dans Bakchich m'a fait me poser des questions sur la réalité de cette affaire (je cite) :
"La députée socialiste est la seule élue renvoyée devant le tribunal pour détournement de fonds publics. S'annonce moins le procès d'un système que celui d'un fusible".
Xavier Monnier vient de publier un livre sur Marseille qui démontre sa parfaite connaissance de la ville et de son climat politique. Il a d'ailleurs été cité tout à la fois par la défense et l'accusation pendant ce procès… on ne doutera pas de la pertinence de son jugement avec de telles références.


Ainsi, si je reprends l'origine de l'affaire (aux alentours de 740 000 € détourné par des associations fictives, dans le cadre de la délégation "politique de la ville" entre 2004 et 2007) et que je la remets dans son contexte, je constate :
que sur ces 4 ans la région Paca a versé plus d'un milliard d'€ de subventions, toutes délégations confondues. Que cette malversation ne représenterait donc que moins de 0,1 % de ce total. Soit Paca est la région la vertueuse des régions, soit on ne nous dit pas tout (et c'est une autre enquête, que je laisse à X. Monnier).

Ensuite, en étudiant l'accusation, je remarque qu'on accuse la députée d'avoir exercé des pressions, usé de subterfuges (présenter des dossiers en masse et à la dernière minute pour ne pas laisser le temps aux services administratifs de les vérifier) ceci pour favoriser des associations fictives dans un but électoraliste (l'enrichissement personnel est exclu).

Maître Di Marino a démontré que cette accusation est fausse, en se référent à l'historique des dossiers incriminés (qui étaient sous scellés) : ils ont tous été présentés entre 30 et 267 jours ouvrés avant leur vote.

Quant aux pressions, un fonctionnaire de la région en poste jusqu'en 2007 a déclaré à la police (je cite la pièce 009194) :
Question : Les personnes qui vous ont succédé dans le service, (…), ont déclaré avoir relevé des anomalies, les avoir signalées et avoir eu des pressions de la part de l'élue Mme Andrieux, voire de leur hiérarchie pour faire payer les subventions. Comment se fait-il que vous n'avez pas eu de pressions comme vous l'avez indiqué hier ?
- Réponse : je confirme que je n'ai pas eu de pression. Tout se passait normalement.
Effectivement, des anomalies ont été signalées en septembre 2007, et à partir de ce moment là, Sylvie Andrieux n'a plus signé, ni voté de demande de subvention… à la différence du président de région, pour les 2 dossiers incriminés présentés après cette alerte.

Enfin, il est important de bien comprendre le circuit administratif permettant d'attribuer une subvention (Marsactu a réalisé une infographie assez claire) pour se rendre compte que Sylvie Andrieux n'avait aucun moyen de débloquer un paiement.
Son rôle n'était que celui de responsable d'une délégation, à laquelle on adressait des demandes traitées par ses collaborateurs. Ceux-ci avaient pour tâche de les transmettre a des services administratifs qui en contrôlent les pièces constitutives avant de les valider pour qu'ils soient votés par l'assemblée des conseillers élus.

C'est donc en levant les scellés au premier jour du procès que la défense a pu découvrir la vacuité de l'accusation.

Et l'accusation de clientèlisme ?

En imaginant que Andrieux DOIT acheter des voix pour se faire élire,  quelle carambouille a-t-elle trouvé pour acheter ses voix en 2012, alors qu'elle n'était plus à la région et donc ne pouvait subventionner aucune association ?
Je passe sur le fait que cette accusation revient à dire que ses électeurs sont tous corrompus et prêts à se faire acheter, ce qui me semble une triste vision de la démocratie…

D'autre part, les bureaux de vote des quartiers sensés être "contrôlés" par les président de ces associations fictives, bénéficiaires de la fraude, sont marginaux, avec beaucoup d'abstention, et leur vote en faveur d'Andrieux ne connait pas de variations notables de scrutin en scrutin. Si tentative de clientélisme il y a, elle est ratée et bien mal ciblée, avec un coût et des risques inconsidérés pour gagner quelques dizaines de voix. Etonnant mobile pour celle qu'on qualifie de vieille routarde de la politique.

Ce procès pourrait en réalité n'avoir qu'un but : détourner l'attention pour ne pas compromettre le président de la région, ni le système défaillant établi depuis si longtemps qui arrange tous les élus, de toute obédience. C'est ce qu'il ressort des auditions.

Le président de la région, puisqu'on en parle, a d'ailleurs fait une apparition au procès, sous un statut indéfini, ni témoin, ni prévenu, et on peut rester circonspect devant cette démonstration médiatique, orchestrée comme pour confirmer une autorité que personne n’a pourtant jamais contestée.
Quelle était sa motivation ?  Il n’a pas éclairé les débats, tout au plus s’est-il disculpé de la moindre mise en cause, ce qu’il avait déjà obtenu au cours de l’instruction, pour lui-même, son DGS et son directeur de cabinet.
N’était-il pas assez convaincu de son non-lieu pour qu’il ressente le besoin d’en réaffirmer les conclusions en public ?

Qu'en conclure ?

Il est effectivement tout à fait louable de dénoncer les malversations, c'est même un devoir civique, mais se tromper de coupable n'est pas une attitude vertueuse, bien pire : elle renforce un système corrompu où la désignation d'une sorcière à brûler, comme dans un sacrifice expiatoire, permet d'en conforter la pérennité.

Un site existe, créé sous l'impulsion du mari de Sylvie Andrieux, pour apporter un éclairage sur cette affaire, bien différent du "story telling" en vogue actuellement :
Sylvie Andrieux : la vérité

Et ce "story telling" à la mode colle parfaitement avec l'actualité. La vox populi mélange en effet allègrement Cahuzac, Guérini, Andrieux et depuis hier Sarkozy, dans un même sac à ordures.
"Tous pourris", "tous les mêmes" entonnent ensemble les extrêmes, de gauche comme de droite.
Dans les forums, des petits Saint-Just, défenseurs de ce nouveau principe de "présomption de culpabilité", appellent à brûler cette sorcière. Ils exigent qu'elle rende l'argent qu'elle a mis avec avidité dans sa poche avec ses doigts crochus.

Hallucinant raccourci pour décrire une femme qui se dit victime de son entourage, qui l'aurait contournée et trompée pour de basses motivations vénales.

Jugement le 22 mai.

1 commentaire:

bellock a dit…

belle demonstration cher ami, ta parabole anthropologique sur le besoin sacrificiel de notre société est trés bien illustré, et nous devrions certainement nous en inspirer pour une mise en quarantaine (voir soixantaine ne soyons pas trop dur) de nos élites politiques et économiques.