mercredi 6 mars 2013

Un grand homme est mort


Gamal Al-Banna est mort et je suis bouleversé.

Certes, ce n'est pas un mort "célèbre" pour les Français, comme Chavez ou Savary (que Dieu, s'il existe, veille à leur âme).

Pour beaucoup de musulmans c'est même une bonne nouvelle. Il militait pour une réforme de l'Islam, et critiquait même l'essence du Sunnisme : la sanctification des hadiths.
Pourtant, Gamal Al-Banna était le petit frère de Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères Musulmans. Mais sa vision de la religion, intellectuelle et mystique, était tout le contraire de l'obscurantisme.

Quand les Frères cherchent à imposer le voile pour les femmes, il disait :
« le Coran ne dit pas que la femme doit porter le voile, seulement qu'elle doit cacher sa poitrine ».

Concernant les hadiths, il est sans ambiguïté :
« Des milliers de hadiths ont été fabriqués au fil des siècles pour servir des intérêts religieux ou politiques. Cela n'a aucun sens de s'y référer pour répondre aux questions d'aujourd'hui ». Il faut « se débarrasser des milliers de commentaires et de hadiths dont beaucoup ont été fabriqués et contredisent le Coran. Ces paroles, même si elles faisaient sens à leur époque, ont mille ans et on ne peut pas les appliquer aujourd'hui. »

Gamal Al-Banna était néanmoins un grand érudit de l'islam, fils d'une lignée respectée. Il avait compilé des milliers de hadiths, en poursuivant le travail de son père. C'est sans doute cette érudition et le sérieux de ses travaux qui lui ont évité d'être assassiné par les plus fanatiques des barbus égyptiens, pour ses pensées réformistes, hérétiques aux yeux des fondamentalistes.

Mais il est mort tout de même, personne n'est éternel.

Gamal Al-Banna avait une autre facette, celle d'un spécialiste du monde ouvrier et du syndicalisme. Il réalisait cette synthèse entre la religion éclairée et une forme de socialisme qui aurait dû être l'avenir du monde arabe. Ancien responsable du Syndicat général des ouvriers de l'industrie textile, il avait enseigné pendant plus de trois décennies à l'université ouvrière du Caire.
Seulement, voilà, ce réformiste musulman, qui osait affirmer que "l'islam est arriéré de quatre siècles", dérangeait les Frères musulmans, aujourd'hui au pouvoir en Égypte.

Peut-être que la folie de Nasser et sa défaite face à Israël a définitivement enterré le concept d'un socialisme laïque arabe. En effet, après 67, les mouvements religieux ont justifié la défaite de la guerre des 6 jours par l'absence de religion dans le gouvernement de l'Egypte, et leur vision obscurantiste a pris le dessus. L'occident en pleine guerre froide n'a pas manqué de soutenir ces mouvements religieux que Nasser, l'allié de Moscou, avait muselés.

Gamal Al-Banna, avec sa vision rénovée de l'islam, n'a plus été écouté. Pensez-donc, il ne portait même pas la barbe. Et l'islam s'est enfermé dans la lecture littérale des hadiths du moyen-âge. Avec sa mort, l'espoir de voir évoluer l'islam s'éloigne un peu plus. J'ai souvent rêvé que Gamal Al-Banna aurait pu être le Martin Luther de l'islam…

Ah, mais moi et mes fantasmes, il faudra bien qu'un jour je garde les pieds sur terre. La réforme de l'islam n'est pas pour demain, c'est bien les courants intégristes qui gagnent en influence.

Voilà ce que je voulais dire, alors que mes espoirs d'un futur meilleur et d'une réconciliation entre ces civilisations qui s'affrontent sont morts aujourd'hui.

Pour Aller plus loin :
Médiapart, un de mes articles sur Gamal Al-Banna
Un article sur Rue 89
Gamal Al-Banna cité sur Le Monde des Religions
Le Point fait sa nécrologie, un très bel article.

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