dimanche 7 juin 2015

Paradis perdus



Je suis parfois perplexe devant la situation complètement paradoxale de notre système de pensée et de notre mode vie (l'un allant avec l'autre).
Quiconque suit plus ou moins l'actualité remarquera que l'environnement occupe une place majeure dans les principales questions qui font débat.

Et ce thème environnemental, qui est effectivement essentiel, est joué sur un mode à la fois catastrophique et culpabilisant. En effet, c'est bien l'activité humaine qui détruit son propre environnement.

Mais d'un autre côté, la pression médiatique et morale oblige le citoyen à consommer toujours plus, selon les règles des années prospères de l'après-guerre.
L'invention des produits jetables, du plastique, de l'obsolescence programmée, le besoin de s'assurer un "niveau de vie" calqué sur un modèle fabriqué par l'industrie culturo-consumériste, provoque une double contrainte, un double message contradictoire permanent :
"Tu dois consommer toujours plus" ne s'oppose-t-il pas à "ta consommation détruit l'environnement" ?

Personne n'a jamais décidé consciemment d'imposer ces doubles contraintes, ce langage paradoxal, mais notre culture fonctionne selon des schémas bien établis.

Personne n'a jamais décidé consciemment de reproduire la Bible dans cette nouvelle épopée de l'histoire humaine qui s'écrit devant nous. Mais il est facile de voir des similitudes troublantes entre les mythes bibliques — eux mêmes élaboré d'après des mythes antérieurs — et la manière dont nous racontons notre propre histoire contemporaine, au jour le jour.

Notre quête de retour à la Nature n'est-elle pas celle du retour au jardin d'Eden ?
Comme dans le récit biblique, l'humanité a perdu ce paradis, et elle doit se racheter en payant sa dîme, sous forme d'impôts, de prix plus élevés, etc.
Le message médiatique, messianique pourrait-on dire, est en effet porté par des figures auto-proclamées chargées de "sauver la planète" qui est "malade" par notre faute, et qu'ils soient présentateurs de télévision reconverti, navigatrice en chaloupe ou photographe esthète, leurs fondations rachètent vos péchés pour pas cher.
Nous sommes individuellement responsables, nous sommes coupables, et inévitablement nous courrons à la fin du monde, la fameuse apocalypse qu'on attend depuis des milliers d'années et qui est bien efficace pour motiver les hordes humaines.
Le fait même de penser que la planète puisse connaître le Bien, la santé, ou le Mal, la maladie, montre un anthropomorphisme projeté sur cette nouvelle déesse-mère tout à fait semblable à celui du dieu de la Bible.
La représentation commune de cette nature idéale est aussi une illusion, puisque c'est un monde où le climat n'aurait pas d'évolution, un monde figé dans un temps mal défini ; sans doute après la révolution du néolithique et avant la révolution industrielle, une époque où l'humanité n'aurait plus vraiment de prédateurs naturels, mais déjà de bonnes connaissances techniques et une culture développée.
A chacun de choisir son moment préféré en fonction de l'état de la faune et de la flore qu'il veut y voir*.
Dans cette fable moderne et manichéenne, le péché originel est la connaissance rationnelle avec le progrès industriel qu'elle permet et la cupidité qui en découle, comme dans la Bible où l'arbre de la connaissance porte les fruits défendus.

Mais notre esprit est aussi formaté par un autre paradis perdu, celui des trente glorieuses, de la croissance économique perpétuelle, de l'allongement de la durée de vie, de l'abondance et de la richesse. Un monde bipolaire facile à comprendre, avec les gentils démocrates capitalistes et les méchants marxistes communistes.
Un monde exemplaire qui sert encore de promesse à toute les actions politiques, un monde révolu pourtant, et qui portait en lui tous les malheurs d'aujourd'hui : remembrement agricole et productivisme, consumérisme outrancier et gaspillage alimentaire, politique du tout-nucléaire et dilapidation énergétique, empoisonnement alimentaire et surconsommation d'antidotes-médicaments… la liste de nos maux modernes hérités des politiques élaborées il y a un peu plus d'un demi-siècle est sans fin.

Alors nous voilà devant deux paradis perdus, antagonistes — et tous aussi illusoires que celui de la bible — qu'on nous vend en même temps depuis à peine deux décennies, et dont la quête nous oblige à adopter des postures paradoxales.
Cette double contrainte permanente peut mener à la folie, et l'état actuel de notre société est aussi le reflet de la schizophrénie provoquée par l'impossibilité d'une fusion de ces paradis fantasmés. Il n'est pas étonnant de constater que le paradis religieux tente de retrouver toute sa place face à ce phénomène récent de propagande paradoxale.

Et si on y réfléchit bien, tout ceci n'est que le résultat d'une mauvaise communication, d'une présentation simpliste, archaïque, manichéenne et sans nuance des défis que nous devons relever, appuyée par beaucoup de bons sentiments et d'intérêts à court terme, pour éviter d'avoir à inventer une nouvelle façon de raconter une histoire, une nouvelle manière de penser pour vraiment construire l'humanité du XXIe siècle.

*pour ma part, c'est le XVIe siècle, j'ai toujours voulu voir un dodo en vrai

6 commentaires:

jeandelaxr a dit…

Mon chonchon !Twitteré et fesse-bouqué !

jeandelaxr a dit…

Je suis avec toi !

Rimbus a dit…

Merci Jean ! Paix et prospérité
🖖

Alexis Logié a dit…

Mouaif
Ben moi je le suis pas trop, avec toi…
Ce formatage "spirituel", il me semble bien, à moi, que c'est une des manifestations de la société mercantile, et effectivement mystico-identitaire. Résumer les écologistes à quelques marchands médiatiques c'est être singulièrement dupe de ce système qui commercialise tout (la paix, la guerre, la violence, l'amour, le carbone, la nicotine etc) avec la même indifférence. Définir l'écologie, ou la préoccupation écologique comme la nostalgie d'une époque révolue, c'est ignorer la puissance de progrès nécéssaire à la réforme de notre mode de vie. Et in fine, c'est comme tant d'autres, proclamer qu'on n'a pas le choix, que le monde est arrivé là où il devait arrivé, que le progrés est fini, et qu'on n'a pas à se chercher d'autres modes de vie (éventuellement moins, ou différemment confortables…). C'est le paradis actuel qui est perdu, les promesses du dévellopement infini, du bonheur par l'industrialisation de tout n'ont pas été tenues, comme tu le dis. L'autre paradis, figé dans le passé, il n'existe pas, c'est l'image brandie via les medias pour cacher la réalité, et amuser le peuple… euh, les consomateurs, pardon.

Rimbus a dit…

Ben si Alexis, au fond on pense la même chose… c'est tout le sens de ma conclusion. Il faut arrêter de se raconter des histoires et inventer une nouvelle histoire, une nouvelle façon de penser, donc de vivre.

Alexis Logié a dit…

Dans le fond, sans doute… Dans la forme peut-être moins. Je trouve que ta dénonciation des photographes héliportés et compagnie manque un peu de distance (après tout, tout auteur est autoproclamé, en matière de liberté d'expression, c'est le dogme) et résumer la parole écolo à ces quelques tribuns est un poil réducteur. Il y a aussi quelques savants chenus à poil blanc.
Quelque part aussi, et toute proportion gardée, ça me rappelle le débat ahurissant auquel nous assistons par ici à propos du dernier film d'Ayouch (fils). On entend partout "on le sait que ça existe (la prostitution) et que c'est haram, sale, choquant, etc. Ce n'est donc pas la peine de nous le montrer".
Enfin bon brèfle… paf, je ne suis pas un robot… encore quelques grammes de carbones de dispersés, hop !