lundi 12 janvier 2015

Si les terroristes ne sont pas musulmans, ceux qui les inspirent le sont-ils ?



Réaction légitime d’un pays sous le choc du carnage à Charlie Hebdo, puis au supermarché casher, la formule « les terroristes ne sont pas musulmans » est reprise et apprise comme un mantra libérateur. Néanmoins, cette formule souffre d’ambiguité, et mérite la réflexion.

Bien entendu, pour le croyant commun, celui qui pratique son culte strictement ou avec légèreté, la formule peut sembler exacte. Même si des terroristes commettent leur forfait au nom d’une religion, cela n’engage qu’eux et ceux qui les soutiennent.
Ceux qui les soutiennent, justement, fermement ou du bout des lèvres, et c’est leur seul péché, sont-ils eux-même des musulmans ? Que dire de ceux qui les inspirent, et qui n’ont peut-être jamais tué personne eux-même, ni commis aucune violence physique… sont-ils musulmans ?

Les imams de France s’accordent pour déchoir ces assassins de leur religion, mais que disent-ils de ceux qui les inspirent ? Retirent-ils aussi leur religion aux imams fondamentalistes qui traitent ces assassins en héros et en martyrs ?
Quand le principal idéologue qui inspire les jihadistes est aussi un des principaux martyrs du mouvement des frères musulmans, il est difficile de le condamner publiquement.
Toute l’ambiguité de la formule apparait alors, et même le danger qu’elle comporte.
En niant que ces terroristes sont des musulmans extrémistes, nous pratiquons un déni dont nous subissons tous, musulmans comme non-musulmans, les conséquences meurtrières.
Cette négation sous-entend que l’extrémisme musulman n’existe pas.

Les mots sont importants : on parle rarement de musulman extrémiste, ou d’extrémisme musulman, mais plutôt d’islamiste ou d’islamisme. La différence est plus flagrante, et il est possible alors de dire que l’islamiste n’est pas musulman. Ne nous laissons pas abuser par ces subtilités sémantiques.
Si effectivement, pour les musulmans dont la pratique est modérée, la violence n’est pas acceptable, d’autres plus radicaux peuvent l’admettre. Les Palestiniens qui commettent des attentats à Jerusalem ont-ils le droit de rester musulmans ? Après tout, qui contesterait aux résistants français le droit qu’ils avaient de faire des attentats ?

L’étude des idéologues de l’islam radical permet de voir que cette violence est théorisée, entre autre par l’Egyptien Sayyid Qutb (1906-1966), une sorte de Marx de l’islamisme radical, le théoricien auquel continuent de se référer Al-Qaïda et les jihadistes (1) mais aussi l’actuel Premier ministre marocain, Abdelilah Benkirane. Ce dernier aurait déclaré que la lecture de Qutb lui avait ouvert les yeux, changeant sa vie (2).
Cet idéologue de l’organisation des Frères Musulmans — qui prendront, après sa mort, leurs distances avec les implications les plus radicales de ses idées — n’hésitait pas à affirmer que les musulmans n’appartenant pas à l’organisation pouvaient être condamnés en masse comme hypocrites et impies. Un peu comme les imams de France condamnent les terroristes islamistes.
Qutb, personnage complexe, à la fois poète et puritain (il fustigeait la musique populaire égyptienne), était aussi le premier théoricien d’un choc des civilisations. Pour simplifier sa pensée, on peut dire qu’il souhaitait à la fois la fin de la société capitaliste occidentale, et la fin du monde marxiste et socialiste pour imposer la civilisation musulmane et la charia. Bien entendu, il dénonçait le « complot juif » et fut l’auteur un opuscule titré « Notre combat contre les juifs ».

Ainsi, logiquement, on devrait se poser la question si Qutb est musulman… et on comprend que cette question est stupide.  Le takfir (déchéance du statut de musulman) est bien codifié dans l’islam par plusieurs hadiths, et prononcer cette déchéance est un acte très grave, similaire à une malédiction. On y découvre que le fait de s’allier militairement avec un chrétien ou un juif peut en être un motif, dans certaines conditions. Quant au meurtre de mécréants, ce motif ne semble pas mentionné, il est par contre suggéré dans la Sourate 4 verset 89 du Coran : « Ils aimeraient vous voir mécréants, comme ils ont mécru : alors vous seriez tous égaux! Ne prenez donc pas d'alliés parmi eux, jusqu'à ce qu'ils émigrent dans le sentier d'Allah. Mais s'ils tournent le dos, saisissez-les alors, et tuez-les où que vous les trouviez; et ne prenez parmi eux ni allié ni secoureur, »(3)
Ainsi, un érudit de l’islam qui brille par sa piété trouvera toujours un mot, dans le livre sacré ou les milliers de hadiths, pour justifier ce qui nous parait injustifiable.

Il n’est donc pas si simple de décider qui est musulman, surtout si on ne l’est pas soi-même. L’abondance des courants de cette religion, d’imams aux avis divergents rend même la tâche pratiquement impossible.

Plutôt que d’inventer des formules rassembleuses mais un peu mensongères, comme des slogans publicitaires, il serait plus utile d’appeler les choses par leur nom et de ne pas se réfugier dans le déni. L’islam est multiple, certains musulmans sont fondamentalistes et d’autres, plus modérés.
Derrière cette formule, « les terroristes ne sont pas musulmans », il y a en réalité, pour le pouvoir politique français, la volonté de voir un islam discret dans notre république laïque, éloigné de l’intégrisme, des idées de Qutb et des frères musulmans. Une sorte de souhait d’une réforme de l’islam non formulé.
C’est bien cette question qui se pose depuis des années et qu’on n’ose pas regarder en face.
IL est plus facile de proclamer que les terroristes ne sont pas des musulmans que de dire aux musulmans de France qu’ils devraient se couper la barbe et ne pas voiler leurs filles, ces signes visibles que la réforme de l’islam ne se fait peut-être pas dans le sens voulu par les républicains laïcs. Il faut bien comprendre, pourtant, que le dévot sera toujours considéré comme meilleur croyant que celui qui oublie parfois de faire ses prières, et que ceci est valable pour toutes les religions.
La laïcité est un long et difficile combat.



(1) Books, n°48 - « Les racines de l’islamisme »
(2) Max Rodenbeck, New York Review of Books - 9 mai 2013 - « Le Marx de l’islamisme radical »

(3) Traduction de Mouhammad Hamidullah, révisée et éditée par la présidence générale des directions des recherches scientifiques islamiques, de l'ifta, de la prédication et de l'orientation religieuse (Riyad, Arabie Saoudite) puis publiée en 1990 sous le titre "Le Saint Coran et la traduction en langue française du sens de ses versets".